La naissance de Quentin

Voilà. Je m’assieds enfin pour tenter de mettre des mots sur ce qu’il nous est arrivé, à Yves, à Quentin et à moi, il y a de ça un mois. Il m’était facile d’écrire avant ma grossesse et aussi pendant, de coucher sur le papier les moments forts, les  bons, les moins bons et les milliers de bonnes intentions que je réservais à mon petit garçon à venir. 

L’accouchement par contre, c’est une autre histoire… Un mois déjà que je n’ai plus mon ventre rond, que notre petit bonhomme a poussé son premier cri. Le souvenir des sensations m’échappe déjà, je me dis parfois que j’aurai peut être dû le mettre par écrit dés les premiers jours.  Pourtant j’en aurais été incapable.

J’ai eu besoin de quelques jours, si ce n’est de quelques semaines pour prendre le recul nécessaire et avoir « une vue d’ensemble ». Il a fallu le temps de se connaître, celui de réaliser que, Oui, l’enfant que je portais est bien le même que celui que nous avons aujourd’hui dans les bras. Le temps aussi de repasser la scène des dizaines de fois, avec de nouveaux détails qui apparaissent au fil des relectures, mais aussi d’autres, les plus primaires, qui disparaissent.  

Petit à petit on redevient un humain, on recommence à vivre normalement comme si de rien était alors que dans le fond il n’en est rien. Si l’arrivée d’un bébé, de Son bébé, chamboule le quotidien et notre vision des choses pour toujours, si l accouchement et la maternité ne peuvent pas vraiment être dissociés, il n’en reste pas moins que l’acte en lui-même laisse des marques indélébiles qui changent une partie de soi définitivement. Il n’y a qu’un mois pourtant, mais je sais déjà  que je ne serais jamais plus comme avant. 

Outre le recul à prendre, il faut bien dire qu’on ne m’avait pas menti sur ce point, un bébé demande du temps ! Il en demande et on lui en donne de bon cœur. A le laisser pour aller écrire un texte sur lui, autant rester à ses coté et le vivre en direct, tout imprimer, tout imprégner pour le jour ou le temps aura passé tellement vite qu’il sera tout grand, ce bébé qu’on vous a posé sur le ventre. 

Mais des sourires il en fera des milliers d’autres, alors qu’une naissance, il n’en a qu’une. C’est pour ça que je veux raconter…me raconter, pour ne pas oublier, lui raconter à lui pour qu’il sache, et peut être le partager avec d’autres pour qui, comme moi il y a peu, prennent plaisir à lire des témoignages avant d’être amenées à le vivre.   

 

Voilà une semaine que je me disais « Ca sera  mercredi ou jeudi ».  Le 23 Mai au matin. Le mercredi 23 Mai…6h30, j’entrouvre un œil, une pensée floue se fraie un chemin dans ma tête, je me lève et vais accomplir mon rituel quotidien « salle de bain-toilettes-verre d’eau ».

De retour au lit, une contraction se fait sentir, similaires à celles que j’avais pu ressentir les jours précédents. Je me recouche, encore engourdie par le sommeil. Yves est à coté de moi, il ne travaille pas aujourd’hui. Un jour de congés offert par surprise, peut être une grasse matinée en vue ?  Je replonge dans le sommeil au moment où une sensation humide me sort à nouveau du lit. Quelques gouttes viennent de s’échapper de moi, je pense à une incontinence. Retour auxToilettes, j’assouvis mon besoin et m’en retourne au lit. A peine arrivée dans la chambre, je sens à nouveau que le liquide s’écoule… 

« C’est aujourd’hui que je fais connaissance avec mon fils. » 

En un instant c’est devenu une certitude.  Re-retour aux toilettes pour constater qu’il ne s’agit pas d’urine mais bien d’une perte des eaux « pour de vrai ». Et en effet. Comment un doute peut il persister alors que depuis quelques minutes un ruissellement continu coule le long de mes jambes ?  

Je regagne la chambre, m’arrête un moment à la fenêtre. Il fait calme ce matin, un début de clarté pointe, j’espère qu’il fera beau. Mon fils sera gémeaux, il arrivera bientôt, aujourd’hui, ici.  

« Ici et maintenant ».  

Au lit, une serviette sous les fesses, je regarde mon homme qui ne sait pas encore. Contraction... Combien de temps entre les deux ? Ho…pas une demie heure, c’est sûr. Un quart d’heure peut être.  Pas grave, de toute façon, je sais que nous sommes lancés, peu importe.  Il ne va pas tarder à se réveiller, il ne fait que somnoler sans doute. Je le laisse émerger tranquillement tandis que je profite des précieuses minutes qu’il me reste. Avant de me laisser prendre toute entière par le travail que je vais devoir accomplir, de ne plus être jamais la même. Précieuses minutes avant le jour…Contraction... Petit garçon, aujourd’hui je deviendrais ta maman, et ton papa sera là, il m’accompagnera vers notre rencontre, et il t’accueillera. Je n’arrive pas à m’enlever de la tête que « nous » accouchons. Autant lui, que toi, que moi. Chacun de nous trois à un rôle à tenir pour que tout aille pour le mieux. Chacun donnera ce qu’il peut de lui-même…Contraction... Petit garçon, petit Quentin, prépare toi, tu as un long travail à faire toi aussi, n’aies pas peur, je suis là. Je ferais de mon mieux, et toi aussi. Tout se passera bien. Je caresse mon ventre tendu, j’en profite. Tu es calme, tu dois te demander ce qu’il t’arrive. 

 « Aujourd’hui je fais connaissance avec mon fils ».

 Le lit est mouillé malgré la serviette. Je me sens déjà loin, étalée sur le flanc, sereine. C’est jour de fête…Contraction... Un peu plus marquée celle-ci. Une douleur de règles, un mâchouillement du bas ventre de quelques secondes. Je ferme les yeux. Je ne m’avise pas de penser que j’ai eu mal. Avec ce à quoi je dois m’attendre dans quelques heures, je ne me permettrais pas de me plaindre maintenant. Contraction… Yves se réveille, se retourne vers moi. je lui souffle. « Aujourd’hui on devient un papa et une maman ».« Ca y est c’est pour aujourd’hui ? » Oui, c’est en train déjà. 

Nous nous levons après quelques minutes, les eaux s’écoulent toujours, petit filet annonciateur…  Nous prenons un thé. En silence. Yves aussi profite du calme du matin. Il est 7 heures. Une demie heure, 6 contractions. Appelle-t-on Virginie ? Non pas encore, laissons la dormir un peu, rien de presse. Quentin a quelques heures devant lui avant de montrer le bout de son nez. Je tourne un peu en rond devant mon bol de thé, j’ai un peu plus mal que lorsque j’étais dans le lit. Je reste un petit moment avec Yves puis retourne me réfugier dans la chambre. Il m’apporte un petit déjeuner que je ne mangerais pas. 

Je m’abandonne un peu. Je pense…Toutes les 5 minutes ! Je ne m’attendais pas à ça dés le début ! J’ai dû commencer le travail dans la nuit sans le percevoir. J’ai un grand besoin de solitude maintenant. A chaque nouvelle contraction, je ferme les yeux, j’oublie un peu le monde qui m’entoure, je me concentre pour sentir et comprendre ce qu’il se passe. Yves tourne dans la maison, vaque  à ses occupations du matin, sortir les poules, faire un tour de jardin, c’est un début de journée presque comme les autres.

Seule sur le lit je cherche une position dans laquelle me sentir bien. Je me sens oppressée par chaque nouvelle contraction, la douleur se fait plus vive, et soudainement, j’ai envie de me rouler sur le lit, j’ai envie de pleurer. Une boule s’installe dans ma gorge, j’ai perdu le fil auquel je m’étais accrochée en me réveillant une heure plus tôt.  Instants de panique. Je ne gère pas. Mais non, tout va bien, le calme revient, ça va passer. Je retrouve le calme en quelques minutes. Je me laisse aller, je respire, je parle à mon petit, je l’encourage, je lui dis que tout à l’heure, nous serons une famille, enfin.  

Yves revient. Il est 8 heures. Il va falloir téléphoner à Virginie. Je perds toujours les eaux, mieux vaut la prévenir trop tôt que trop tard. Yves est prévenant, il reste à mes cotés, on échange quelques mots simples et tendres. Il tente de joindre virginie, elle ne décroche pas au cabinet. Laissons passer un peu de temps encore.  C’est finalement moi qui l’appellerais pendant que Yves prépare la chambre. Après une brève explication, elle me dit qu’elle se met en route bientôt. Elle sera là d’ici une heure. Très bien. Ca y est, nous y sommes.  

Appeler ma mère, je le lui ai promis. Je n’ai pas vraiment envie de m’y tenir mais elle a aussi son rôle à jouer, sa place de grand-mère à trouver. La douleur cyclique m’engourdit un peu.« Allo maman ? J’ai téléphoné à ma sage femme il y a un petit moment, elle arrive c est pour aujourd’hui ». Voilà, c’est fait. Ceux qui doivent être prévenus le sont, je me sens bien, un peu faible mais calme. Ne reste qu’à attendre.  

 Un moment se passe. Entre deux eaux. Je me replie un peu plus sur moi-même. Va-et-vient de la douleur, un peu plus forte, un peu plus forte. Régulière douleur préparant le chemin qui doit être fait pour mon petit. Allez tout petit, ce soir nous serons ensemble. Une fois ou deux j’ai à nouveau envie de crier et de me rouler par terre mais non. Je retrouve le fil, brillant dans la pénombre, mon calme, ma confiance. Ne pas céder. Respirer, ne pas penser, ou rien de concret. Respirer. Fermer les yeux. Respirer. Partir. Respirer.   

  Enfin Virginie arrive…Nous échangeons quelques mots, elle me questionne doucement et me demande l’autorisation de m’ausculter. Oui, oui bien sur, venant d’elle ça ne me gène pas, je me suis faite sans soucis à sa manière très respectueuse de travailler. Jamais un geste non autorisé, jamais brusque, jamais précipitée, presque tendre.  

 Alors femme sage, où en sommes nous ? A l’écoute du monitoring, elle me dit que notre bébé va bien. La petite feuille imprimée de zig zags veut dire quelque chose pour elle. Pas pour moi, mais je sais à l’intérieur que tout va bien. Le soleil est complètement levé, il va faire bon après ces jours de pluie, une chance. Le col est dilaté à 3 centimètres, je suis donc bien en train de mettre au monde notre petit. Bonne nouvelle.   

Les heures qui suivent deviennent plus vagues. Je les vis très intensément, mais très à l’intérieur. Nous sommes tous les trois, tous les quatre, réunis dans la chambre, en silence. Yves et Virginie me veillent me laissent faire ce que je dois sans me déranger. Je me souviens avoir vu Virginie s’absenter un moment et revenir avec des fraises cueillies au jardin. Je les garde pour après si vous voulez bien ! Elle me dispense des granules homéopathiques de temps à autre, me parle doucement. Parfois je répond, parfois non. Yves est allongé à coté de moi, il ne me parle que peu, mais je l’entends tout de même me susurrer des encouragements en pensée ou à voix basse. Par moment il tente de faire quelque chose pour moi, mais je n’ai pas envie qu’on me touche ni qu’on me déconcentre. Je l’interromps d’un geste de la main qu’il comprend instantanément.  

Cela a duré un bon moment, une heure peut être, ou à plusieurs reprises ils se sont absentés tour à tour, se relayant. Je suis bien avec eux. Confiante toujours. Je n’ai pas envie de leur parler ni de me laisser toucher mais j’ai besoin de leur présence silencieuse. Voilà des exigences qu’on ne peut se permettre que dans ces moments là.  Restez avec moi mais ne parlez pas.

Restez avec moi mais ne bougez pas.

 Restez avec moi mais ne soyez pas là.

 Restez avec moi tout de même. C’est important.  

Je suis assise sur le bord du lit, les pieds dans le vide. Virginie me propose à plusieurs reprises de les poser au sol, mais je ne veux pas, je ne peux pas. Les genoux dans les mains, j’attends chaque vague de douleur avec patience, somnolant presque entre elles. Je flotte un peu, articule quelques mots de temps en temps. Lorsque qu’une vague approche, je me recroqueville encore un peu plus et souffle, souffle, souffle…C’est presque confortable. La tête me tourne un peu, je resterais comme ça durant des heures, malgré le dos qui tire. A vrai dire cela fait des heures que je suis ainsi… 

Quelle heure est-il ? Midi annonce Virginie. Je pensais avoir eu à peine le temps de me mettre au rythme et voilà déjà trois heures de passées depuis son arrivée ! J’ouvre un pari intérieur sur une dilatation à 6 centimètres.  Nouvel examen. Petit bout va toujours bien, il supporte les contractions sans problèmes, sa traversée se passe bien. Allez Petitou encore un peu de courage, quelques efforts, et tu verras la sortie. Examen du col et verdict : 4 centimètres de dilatation.

QUOI ?  Moi qui pensais presque être arrivée, j’apprends que je ne suis pas encore partie ! Yves s’est absenté au moment où j’apprends la nouvelle. Je ne lui dirai pas. Pas de panique. Virginie m’incite à me lever « pour dynamiser un peu le travail ». Ca va être difficile pour moi, qui me suis laissée envahir par l’engourdissement pendant des heures. Le bas de mon dos, appuyé sur le matelas trop longtemps est douloureux lorsque j’essaie de me lever. Mais il faut le faire. 

 4 centimètres... C’est dur, c’est long, trop long peut être pour que je supporte jusqu’au bout.  Enfin debout, je reprends mes esprits quelques secondes alors qu’une nouvelle contraction prévient de son arrivée. Et je tombe accroupie malgré moi. Non, cette fois je le sais, je ne pourrais pas aller au bout. L’envie de me rouler par terre et de laisser aller mon corps à la folie me reprend comme au petit matin. J’ai envie de mordre et de sortir de mon corps. Je crois que c’est la toute première contraction que j’ai réellement vécue comme telle. Une force plus grande que moi, plus forte que ma volonté d’avancer m’a clouée au sol avec un gémissement. Accroupie, je pose la tête et les coudes sur une chaise, j’essaie de respirer calmement mais j’ai l’impression d’avoir bel et bien perdu le fil conducteur cette fois. La douleur monte, monte, monte, je sens dans le bas de mon corps comme un déchirement, J’ai l’impression qu’on arrache quelque chose à mon corps. Et à vrai dire c’est bel et bien ça qui est en train de se passer. J’ai envie d’en faire part à Virginie, mais je n’y arrive pas. Je me dis que si je verbalise ma douleur et ma peur maintenant, je donnerais libre cours à l’égarement. Il faut que je reste en contact étroit avec ce bébé qui attend de voir le jour. Une nouvelle vague arrive.  

« Un tsunami » avait dit Virginie lors d’une conversation quelques jours plus tôt. Je comprends enfin ce qu’elle voulait dire. Ne pas résister, se laisser emporter par la vague qui monte, ne pas la contrarier, elle finira bien par repartir d’où elle vient de toute façon. La contraction m’enserre toute, je tombe à nouveau sur les genoux, elle m’écartèle un peu plus. La douleur est vive, comme un courant électrique qui s’empare de tout, corps et pensée. Et je me vide.  

Poche des eaux, vessie, intestin, le contenu de mon corps s’écoule sans que je puisse faire quoi que ce soit. J’ai toujours eu peur depuis le début de la grossesse que cela m’arrive. Cette impuissance devant mon corps qui se vide en public m’angoissait et j’espérais passer outre, mais le destin aura décidé aujourd’hui de ne pas m’exhausser. Et finalement je me surprends. A vrai dire je suis trop loin déjà, je ne suis plus parmi eux, je ne suis plus dans cette chambre, toute occupée à faire mon petit, je ne réagis que très peu en me rendant compte de ce qu’il m’arrive. Yves me soutient et m’emmène aux toilettes.  

Une fois installée, je prie pour ne plus bouger de là. Je ne pourrais pas de toute façon. Mes jambes se dérobent, j’ai mal, mal, j’ai perdu quelque chose de cette sérénité souveraine du petit matin. Midi déjà  et je n’ai pas avancé d’un pouce. Ces quelques secondes de solitude me paraissent une éternité, elles suffisent à me décourager. Des mots étranges… péridurale, hôpital, folie, renoncement, me traversent de toute part, je me prépare à articuler une demande à qui viendra me chercher dans ses toilettes « on se met en route pour l’hôpital ». Je ferme les yeux, je me fais à l’idée que mon petit ne naîtra pas ici. Yves ouvre la porte, mais je le repousse aussi gentiment que je peux. Qu’on me laisse encore une minute. Ils se sont probablement rendus compte que je me suis un peu découragée mais aucun ne se doute de l’enjeu en train de se jouer sur ces toilettes.

En un quart de seconde, je vois…Yves me porter vers la voiture, je me vois en train de souffrir dans une position inconfortable, la précipitation du départ, je vois la route s’allonger et ne jamais en finir…  Mon scénario n’ira pas jusqu’à la porte de l’hôpital. Une nouvelle contraction fait son entrée dans mes chairs, et la rage me revient. Soudainement. J’étais prête à baisser les bras quelques secondes auparavant et voilà qu’une force que je ne me soupçonnais pas vient mettre fin au film. « Tu es au milieu de l’eau, tu sais nager, il suffit de le vouloir. La noyade ne rentre même pas dans les possibilités que tu peux t’offrir. Rejoindre la rive. Rejoindre la rive, nager tranquillement. Laisse toi faire par le courant. Tu es née, tu as déjà vécu ce moment et tu as survécu. Aujourd’hui tu es juste de l’autre coté du miroir. Et tu y arriveras aussi. » Je me souviendrais toute ma vie de cette pensée. Une fraction de seconde peut être décisive.

Ca y est. Ca y est, je suis prête à repartir, j’appelle Yves, toujours derrière la porte. Je parle en pensée à mon fils qui est là, qui attend que j’aie fait ma part de travail pour accomplir le sien. Nous devons travailler ensemble, aspirer à la réussite au plus profond de nous même.  Il en est capable, j’en suis capable.  

Je n’ai toujours pas retrouvé de fameux fil conducteur qui m’aidait à gérer ma douleur depuis ce matin. Mais je n’en ai plus besoin. Il ne s’agit plus de m’accrocher à un fil mais bel est bien de le lâcher. Lâcher prise. Yves me ramène dans la chambre, j’essaie à nouveau de faire quelques pas mais me sens vraiment mal en position debout. Non, Non, posez moi sur ce lit et laissez moi faire, maintenant je sais. Je sais que je ne dois rien faire. 

 A partir de ce moment là, mes souvenirs sont certainement faussés ou partiels, c’est Yves qui m’a raconté une partie des évènements. Lui et Virginie m’ont dit que j’avais été calme durant tout l’accouchement. Je n’ai pas souvenir de ce calme apparent. A l’intérieur de moi c’était la tempête, un torrent d’idées confuses. 

 Contraction. Contraction. Contraction. Elles sont de plus en plus rapprochées maintenant, de plus en plus forte. Elles montent, elles stagnent quelques secondes, redescendent, toujours plus aiguës, toujours plus profondes. Je ne lutte plus à présent. Jusqu’alors, j’étais dans la gestion de ma douleur : Trouver la position la moins douloureuse, rester calme, canaliser l’énergie.  Maintenant, il s’agit de ne plus penser. Abandonner mon corps et ma pensée à ce qui est en train de se jouer, ne pas lutter, ne pas chercher le confort. La nature sait mieux que moi comment tout ça doit se passer.

Plus rien n’existe autour, Les visages ont disparus, les murs ont disparus, le son s’est éteint, suivi par la lumière, le temps est suspendu. Plus rien. Il n’y a plus rien autour. J’ai un peu froid, des gouttelettes ruissellent sur tout mon corps. Seule la voix tranquille susurrée de Virginie me parvient encore, « Souffle » me dit-elle. Mon corps l’écoute, apaisé entre deux efforts. « Souffle… jusqu’en bas… » Toujours calme. Toujours douce. Je n’ai pas de soucis à me faire.  « Jusqu’en bas… » Chaque contraction est efficace à présent, des sons fiévreux accompagnent la douleur, jusqu’en bas, tout en bas. Puis le silence, je somnole pour quelques secondes avant de gémir à nouveau, de partir, tout en bas, toujours plus bas, plus profondément. Bercée par la voix de Virginie, apaisée par le linge qu’Yves passe sur mon corps pour l’en débarrasser de sa sueur, happée par ma besogne, je progresse. L’Hôpital et sa péridurale sont loin, ils n’ont jamais existés. Je n’ai pas besoin d’eux, comment ai-je pu douter ?  Je ne me rends plus compte de la violence du moment, les endorphines font leur travail elles aussi, la tête me tourne. C’est un peu comme si j’étais sortie de mon corps, alors que jamais de ma vie je n’y ai plus été qu’aujourd’hui.

 Ce n’est plus une lutte, c’est un ballet ! En rythme les contractions reviennent et j’y réponds, toujours de la même manière, sans lassitude. Et elles reviennent. Et je réponds… Yves me maintient à présent, la position inconfortable que j’ai « choisi » enraidit mes membres. Je m’agrippe à lui à chaque effort, il tient bon, il m’accompagne, je suis heureuse qu’il soit là. Il vit ces instants très forts, se pense impuissant face à l’intensité de ce qui se joue. Il ne l’est pas. Sans son corps pour tenir le mien, je ne pourrais sans doute plus. Mon homme, mon pilier…comme toujours.  

« J’ai envie de pousser » ! On y est ! Ma gardienne vérifie que mon petit est bien engagé et prêt à sortir, elle confirme que tout va bien, je peux y aller. Dernière ligne droite… 

 C’est une pression énorme ! Irrésistible ! Et indescriptible ! L’énergie qui jusque là mise en réserve s’exprime tout à coup, le bas de mon corps devient un tunnel, une bouche béante, toute la brutalité de la vie s’y trouve enfermée, et elle doit en sortir. Vite, bien.  La tête. J’ai la tête de mon fils dans le vagin, il arrive, il sera là bientôt !  Il y a dans ces minutes quelque chose de fort qui se passe. Le regain d’énergie, la sensation que la fin est proche, qu’on ne s’obéît plus à soi même, la rébellion du corps contre l’esprit finissent par me faire ressentir une sorte d’extase violente. Virginie m’incite à me reposer entre chaque poussée, elle préfère que je m’économise, alors que je suis prête à tout donner.  

« Ici et maintenant » 

 Je pousse de toutes mes forces plusieurs fois de suite, le petit corps progresse, Virginie voit la tête, déjà, il a des cheveux, il est là, il est tout proche. Ce n’est pas, plus, mon fils, c’est une œuvre à achever, une victoire à remporter, un énorme soulagement ! J’entrouvre les yeux une seconde, juste le temps d’apercevoir une larme sur la joue de mon homme, de le voir me regarder intensément. Je voudrais lui dire que malgré la souffrance apparente tout va bien, que je suis forte, que je suis sa femme, que je l’aime. Mais chaque chose en son temps. Pousser me demande un effort considérable, mes paupières s’abaissent à nouveau et une dernière fois j’expulse cet enfant vers la vie aérienne. Un dernier gémissement et il glisse tout entier à l’extérieur, sensation étrange, je m’écroule, et lui passe le relais. C’est à son tour de s’exprimer maintenant…

Il est 14 heures 15, Quentin est né.   

Il cri mon petit garçon ! Il pleure fort, il est chaud, il glisse sur mon ventre. Je ne le regarde pas encore, je reprends mon souffle, je n’ai pas encore réalisé. L’esprit tâche de reprendre sa place de leader, le corps s’y plie, il se calme pour quelques minutes avant la délivrance finale.   

Il hurle, il salue la vie avec vigueur ce petit d’homme, je le flaire, le caresse, je n’ai pas encore ouvert les yeux pour le voir. Il grave son empreinte sur moi après l’avoir gravé dedans, il m’a quitté pour me rejoindre, pour nous rejoindre car à présent nous sommes trois, père et fils sont enfin face à face après des mois d’attente, j’ai réussi. J’ai l’impression qu’une éternité se passe avant que je puisse ouvrir les yeux. 

Une petite tête pointue toute brune. Je la caresse encore et encore, je le respire. Enfin ! Enfin nous sommes là tous les trois ! Je n’ai plus mal. J’ai faim. J’ai chaud.  Quentin te voilà parmi nous, tu es beau, mon fils, mon tout petit. Je te garde un long moment sur moi, tu es calme maintenant. Je t’approche de mon sein, je sais que tu vas t’y jeter goulûment.  

Je t’approche de mon sein et tu ne fais rien, tu ne têtes pas, tu n’as même pas l’air intéressé. Voilà. Tu viens de faire tomber ma première certitude de mère ! Il en faudra beaucoup d’autres comme ça avant que tu ne deviennes grand.

Pour le moment tu es chaud, doux, humide, tu ouvres tes petits yeux bleu marine sur ce monde tout neuf pendant que je te dévore des yeux. Tu resteras un long moment sur moi, éveillé. Puis au moment de la délivrance, tu iras dans les bras de ton père et tu t’endormiras. Virginie restera un moment avec nous, le temps de s’assurer que tout va bien, de profiter elle aussi de la beauté du moment. Quel métier ! Après s’être assurée que tout va bien pour nous, elle s’en va sur la pointe des pieds pour nous laisser enfin nous découvrir. Elle reviendra le lendemain. 

Le silence règne dans la maison pendant de longues heures, il faut savourer l’instant. Nous avons fait quelque chose de beau aujourd’hui, on peut être fiers de nous. Petit bébé tu restes tranquillement endormi contre moi, rien ne nous dérange, ton père veille sur nous. Je ne dormirai pas de la nuit, je te regarde, je regarde ton père, je passe et repasse dans ma tête les évènement de cette journée, j’ai déjà du mal à me souvenir de tout, je ne sais déjà plus ce que cela fait de t’avoir dans mon ventre, maintenant que tu es dessus.    

Ce n’est que plusieurs jours après que j’ai réalisé l’impact physique et mental de l’accouchement. C’est très difficile à exprimer, tellement intime et propre à chacune que je ne m’attarderais pas à essayer d’expliquer l’inexplicable.  La seule chose que je puisse dire est que maintenant, je sais.  

  Ici et maintenant.   

  Tu ne prendras le sein pour la première fois que  le lendemain de ta naissance, tranquillement. 

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Commentaires (5)

1. Laetitia 22/05/2008

Quel recit bouleversant, j'en pleure encore au moment où je t'ecris ces qlq lignes ! Que de courage, je t'envie vraiment d'avoir pu accomplir tout ça, je ne sais pas si j'en aurais eu la force et le courage ! Bravo tu peux etre fiere de toi ! Quentin sera content de pouvoir lire tout ça plus grand ! J'adore te lire tu racontes ça tellement bien, je suis bouleversée par tes mots ! Bravo ma belle !!

2. Alix 23/05/2008

je lis tes mots aujourd'hui le 23 mai, coïncidence. donc je voudrais souhaiter un bon anniversaire à ton fils. et surtout te dire à quel point tu as eu du courage et de la force mentale pour accomplir ce geste, que dis-je, ce cheminement. oui je suis d'accord avec toi, l'hospitalisation est en train d'enlever tout ce parcours initiatique effectué par l'enfant et la mère, et le père aussi, ne l'oublions pas. tu décris les choses de façon si juste que j'ai presque eu l'impression de te regarder par la fenêtre, d'être assez proche, tout en ne perçant pas ton intimité.
je suis vraiment heureuse pour toi, que tu es trouvé ton équilibre de vie.
une dernière question : à quand le prochain ?!!

3. Michele 14/01/2009

c'est incroyable on a vraiment l'impression de le vivre..ta une ecriture formidable!!

4. marine 06/04/2012

C'est quelques années plus tard que je lis ce témoignage, en me renseignant sur un futur AAD. Très emouvant, extremement bien raconté, félicitations à vous (même si je sais, pour cotoyer le même forum que toi, là où jai trouvé l'adresse de ce site, qu'il y en a d'autres par la suite ;)).

Merci pour ce partage en tous les cas!

5. Marie Fareh 03/03/2013

Bonjour, merci pour ce beau récit, je l'ai trouvé déjà il y a 2 ans, en me renseignant sur l'AAD. Mon accouchement s'est aussi déroulé comme je le souhaitais, à la maison et c'était inoubliable. Maintenant, c'est devenu un sujet qui me préocuppe particulierèment et je suis à la recherche des témoignages des mamans qui souhaiteraient soutenir une initiative dans mon pays, République tchèque. Une sage-femme qui assistait aux AAD a été jugée coupable pour un accouchement qui a mal tourné (le bébé est mort quelques mois après la naissance), elle ne peut pas exercer son activité pendant 5 ans et doit payer les frais de soins (environ 120 000 euros). L'AAD là-bas est devenu quasiment clandestin et les conditions à l'hôpital sont très mauvaises. Les mamans qui protestent ont lancé une initiative et publient un récit par jour pour exprimer leur soutien à cette sage-femme (site pribehyproivanu.cz), inspiré par l'initiative autour du cas pareil d'Agnès Géréb (site http://www.szuleteshaz.hu/?lang=en) en Hongrie. On pensait à contacter aussi des mamans à l'étranger qui auraient envie de participer à cette initiative et accepteraient de publier leur récit en original et traduit en tchèque. Donc, s'il y a des mamans qui voudraient nous aider à changer les esprits et les conditions d'accouchement, merci de me contacter à marion@email.cz
Marie

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